• Jean-Paul Gavard-Perret

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  • Les Coulisses

  • Le samedi matin avec ma putain sur ma mobylette se chantait à tue tête plus loin que tout texte. Et ça pour se frayer un chemin dans les racines du silence du faubourg et dans le bruit de la gare. "Tu seras un homme mon fils" disait le père du moins tant que faire se peut. Imbriqué si mal et si peu, emmêlé et noué comme un filet où perdre consistance en passant par les trous. Pissant tout contenu mais tentant de faire que tout tienne. A savoir rien de ce qui existait ici. Et rien à entendre sinon la chanson bien douce et sale. Rien que cet hallali ah la la, surgissant en écho de ce qui parvenait sans cesse de la maison aux soubassements ébranlés par les bombardements alliés et qui furent pris comme une fête sauf pour celles et ceux qui y restèrent et furent comptés comme victimes de la barbarie de l'histoire par un raccourci dont l'idéologie a le secret. Les bombes n'ont pas eu raison des murs. A la force de l’effondrement s'est substitué celle de l’effondré chantant à tête tue mais pas forcément bien pleine. Mais ne sachant qu'en dire, qu'en faire. Ni les strates ni rien. Ni l’infime mouvement du sol, ni l’entassement des mots et des langues qui se croisaient ici : l'italien, le français, le polonais.

  • L'histoire de ce petit monde pris dans sa géologie s'étendait au delà de la guerre. Jusqu'à ignorer les langues qui n'avaient pas d'accents et s'ânonnaient sans lever la tête. La baisser, la baisser. Baisant les mains du curé et du maire. Les deux en muqueuses et en glaires attendant qu'ils accordent leurs souffle mais nous soufflant dans les bronches.Et nos branches élaguées derechef sous leurs conduites forcées. Toujours à nous toiser. Face à eux ne rien dire, ne rien faire. rien. Les mots qui lâchant, la langue qui ne se lève sachant où la chercher. Pas dire tête, pas dire corps. Et images toutes faites et défaites.

  • A nous les escarbilles, le pourrissement des murs et tout ce qui grouille et rampe dedans.Forces lentes et sûres des rats dans nos crassiers,forces lentes bien plus que sûres, forces, toujours forces et partout forces sauf à nous qui ne peuvent trouver les mots pour dire leur charnier. Histoire qui se répète. Les portugains, les magrébins. Plus loin peut-être. Lèvres pas sûres ne disent pas plus de mots. Ils ont fait la guerre ou plutôt l'ont subi. Mais pas dire charniers, pas dire ce qui meurt. Guerre encore jusqu'à ce que ce monde cesse de vivre, lorsque le dernier mot prononcé par le dernier maître sera lui-même rat dont la vianderedeviendraterre et strate. Mais pas certaine l'issue pour eux - ils ont plus d'un tour dans leur sac à merde.

  • Pour nous, messe est dite du désastre. Reste à chanter la mobylette, la putain et soi même ce qui revient au même. Sommes là obstinés de peut-être, d'ombres et leur consistance défaite. Les mots des autres s’accumulent sous nos fenêtres. Peut-être de l'anglais ou du langage binaire. Et nos angoisses, enfermements, déséquilibres reprennent de plus belle. Tenir pourtant tenir dans cette situation certaine et incertaine. Pas d'issue sous nos portes cochères. Pas même de ronds-points. Faire partie des murs, de l’espace, de l’angoisse.

  • "Tiens bon fils tiens bon" disait le père que l'alcool tua. Tiens même si la fatigue de tenir te prend. Tiens les murs qui te tiennent encore. Bois ton coup au besoin. Tiens-toi à tout ce qui te reste obstine-toi. épuise-toi. Meurs la gueule ouverte. Tu ne sais pas parler ? Alors chante ta fable obscène. Même si dans ce monde où tout tient tu n’es même par le mortier mais le mort qui à chacun de ses gestes creuse l'endroit où il finira par aller. Tu te sais inutile ? Alors chante le bien fort et fais-toi exister en leur chiant à la gueule ce qui pour eux n'a pas la moindre signification sensée. Tu te sais pris dans ce faubourg des pauvres et tu te sais inutile comme le plus indispensable des animaux qui meurent. Tu ne sais pas parler, ni voir. Mais qu'y a-t-il à regarder et dire ? Il n'y a rien à entendre dans ce qui s’entend.

  • Mais tu sais, toi, la magnitude du désastre. Tu sens que toi et tes potes vous ne serez pas les seuls dans tout ce rien de bon qui s'entasse en ce monde.Tu le vois de peu mais partout c'est idem. Tu sens, toi, la menace dans les forces souterraines. Tu les vois à l'œuvre dans l'échancrure des murs qui devaient être colmatés mais qui demeure en équilibre précaire dans la fin de l’espoir là où tout semble tenir bon et semble refuser pour un temps de s’effondrer. Tu restes dans ce refuge, tu tais ton absence de raison d'être. Tu fais comme si, tu tiens encore. Au nom du père. Bien glaire, bien argile par ta chanson débile tu inventes les raisons de tenir encore tenir dans la verticalité de l'espèce.

  • Restent le cloaque et la succession du vide et de la matière. L’ongle gratte puis abandonne. Tiens tout ce qui tient et obstine, tout le non-sens de ce qui résiste par ta putain et la mobylette. Situation permanente et universelle. Rien pas rien, langue pas langue,siècles, strates, angoisses, tout ce qui ronge les fondations encore entre des peintures idiotes et des toiles de saltimbanques. Tiens bon fils, tiens bon. Le dimanche matin et les autres jours de la semaine. Les instants sont comptés. Il faudra que ceux qui te traitent de demeuré l'apprennent. Plein gaz, montre leur le chemin du faubourg et du paradis terrestre.