Ouverture du FPM N°15

 

Loïc Demey

 

 

Faire ou Se faire poète

 

je pourrais procéder comme

                                            cela

                                            rompre mes phrases                éluder la

                                            ponctuation                 abjurer les

                                            majuscules pour faire ou me faire                    po-

                                            ète

                                            je ne ferai pas comme cela

                                           d’ailleurs je ne sais pas si je suis poète

 

Dans une semaine, sept jours et pas un de plus.

Pas vingt, pas cent, pas cent trente-trois, pas cinq cent cinquante-cinq.

Non, sept. Dans trois et encore quatre jours, je dois remettre mon texte (mon poème) à JCG pour la revue FPM.

Ce sera un mercredi, le premier. À JCG, j’ai promis sans le lui promettre (cette promesse s’est jouée entre moi et moi) d’écrire un texte. Pas n’importe quel texte, un poème. Pas un poème, Le Poème. J’aurais pu lui révéler (je ne l’ai pas fait) que je le portais en moi depuis de nombreuses années, qu’Il était ce que j’avais fait de mieux et que jamais je ne pourrai faire mieux. Qu’Il se joue de la langue, qu’Il la travaille, qu’Il n’est pas accessible à la première écoute, que chaque mot est à sa place, qu’il faut se laisser aller, renoncer, pour en comprendre le sens, qu’Il est détonation, fracas, implosion, qu’Il est caressant et brusque, qu’Il est tout à la fois, que… que… que… que je me réjouis déjà de le partager, toutefois…

(régulièrement, comme cela, je déborde)

ce texte, ce poème, Le Poème, je ne l’ai pas sur moi, je veux dire qu’Il n’existe pas encore en forme de mots, pas même sous serre dans le recoin déchiré d’un feuillet. Il me reste sept jours pour l’écrire, pas vingt, pas cent, pas… (vous avez compris) pour confectionner Le Poème. J’y ai souvent réfléchi, je l’ai déjà pensé ce texte, il est en moi et maintenant il doit naître - prendre l’air - éclore - m’abandonner. Maintenant ou dans les jours qui arrivent puisqu’il me faut tenir la promesse que je n’ai pas faite (là sont les plus belles des promesses). Le Poème ne contiendra pas de rimes, ou alors elles seront cachées, je n’apprécie guère les rimes affichées, elles montrent des atours proprets, rutilants, elles habillent si bien le texte qu’il paraît venir du pressing, non, Il sera fait de vers presque libérés, affranchis mais empêchés, Il sera une sorte de prosodie poétique ou… en fait, je l’ai tant imaginé, ce texte, qu’Il vient de soudainement m’échapper,

et pour ne rien arranger, je ne sais pas si je suis poète.

Je m’appelle Loïc Demey. Comme je m’appellerais Serge Apic comme je m’appellerais Hector Vasseur comme je m’appellerais Simon Joss comme je m’appellerais Barnabé Mistral comme je m’appellerais Fouad Terrar comme je m’appellerais Hélène Massonet comme je m’appellerais Cassandre Tourgueniev comme je m’appellerais Salomé Raggadine comme je m’appellerais Joachim Ramirez comme je m’appellerais Han Luhan comme je m’appellerais Giovanni Luigi Togniazzi comme je m’appellerais Allistair McGillicuddy. Comme je m’appellerais Loïc Demey.

Ici, si vous acceptez, et je vous demande avec insistance et cordialité de m’accorder cette faveur (sans en exiger les raisons), ici vous m’appellerez Camille.

Camille s’assied sur le chapeau froid d’une tombe jaune du cimetière d’une petite ville de l’est, face au caveau familial où sont superposés sa grand-mère, son grand-père et son père. Camille a pensé que les souvenirs et leurs répliques trembleraient ici, contre eux, qu’ici s’ébaucherait et reparaîtrait, s’il se joignait aux morts, la tentative première du Poème. Elle émergerait de la fanfare des silences.

Attendre à cet endroit afin que se répande le passé, puisque Le Poème, comme tous les poèmes, prospérera d’une accumulation, d’une addition, d’un monceau d’histoires perdues, il se construira de la résurgence de sensations qui referont surface et avec lesquelles tiendra ferme et debout Le Poème.

Camille pense cela. Il croit savoir comment vient (plutôt, revient) un poème mais ignore tout à fait de quelle façon l’on devient (si on le devient) poète.

Camille ne sait pas si l’on est habité de poésie ou si, une nuit, l’on décrète subitement de déménager en poésie, si l’on devient ce que l’on est ou si l’on est ce que l’on devient, si un après-midi, alors que le pas-encore-poète se trouve alangui sur le bord d’une rivière, des colombes, en essaim, approchent, lui ligotent les poignets et l’emportent jusqu’à Phébus afin que celui-ci lui révèle, sur le front et en lettres enflammées, lui annonce qu’il se change en poète, que c’est ainsi, qu’il a beau refuser - râler - protester - contester, parce qu’il préfère la tranquillité, la méditation et les rencontres sportives, non, les dieux ont décrété qu’il est désormais poète

(Camille vole cette idée à un poète illustre et enterré, qui aura donc bien des difficultés à s’insurger de ce vilain emprunt).

Camille a-t-il au moins la liberté de déterminer de quelle matière sera composé Le Poème ? Il le pourra, il en est persuadé. Le Poème doit-il invoquer ses origines, la mort et son père, ou Betty et l’amour. Même s’il aimait son père, même s’il souffrait auprès de Betty. Camille se baigne en grande hésitation,

                                  Camille ne croit pas qu’il est ou qu’il sera un jour poète.

De nombreux poètes (si ce n’est tous) ont écrit sur la lumière et ses effets.

Le sujet s’enchâsse entre les récits d’amour et ceux invoquant la mort. Il faudrait, un jour, tenir avec le plus grand des sérieux ce genre de statistiques.

Camille s’avance vers la fenêtre et ferme les yeux. Derrière, la mer, qui gravit mollement la plage, et devant lui, le soleil blanc de l’hiver qui transperce la mince peau de ses paupières, par-dessus les buttes plantées à la verticale que forment les immeubles. Les autres continuent leur marche, lui ne peut plus les suivre, il reste suspendu aux éclats, se nourrit du rayonnement, derrière, la mer qui monte lentement, Camille a encore le temps de profiter de la lumière blanche avant que l’eau ne baigne ses pieds. Il échappe au flot du monde, il devient un pilot solitaire - une dune - une île, ceux qui viennent à lui ont pour obligation de le contourner, il ne les perçoit plus, il ne les entend pas, plus rien ne vit, seules importent les voix intermittentes des vagues qui étalent leurs chairs sur la plage et le soleil blanc de l’hiver qui transperce la mince peau de ses paupières.

Camille est au bord de la mer et sait qu’aucun mot, qu’aucune littérature, même le plus sincère des poèmes, même Le Poème, qu’aucun ne parviendra à traduire - à retranscrire - à saisir le moment : cette brillance nourricière du soleil blanc de l’hiver qui traverse ses paupières. Les mots ont été fabriqués pour essayer de fixer la réalité mais toujours celle-ci se refuse au scellement, Camille ouvre les yeux, les traces de lumières incrustées à ses rétines font que tout vire au bleu, le sable est bleu, les visages sont bleus, la mer et ses teintes vertes rétrocèdent diverses variétés de bleu, l’eau s’est retirée à des centaines de kilomètres et le ciel se décolle des buttes cubiques des immeubles. Camille n’est jamais parvenu à écrire en bord de mer, à cause des chuintements que font les vagues en se déployant sur la plage, mêlés à ceux des enfants qui la creusent, aux cris des mouettes au plumage pouacre, derrière la baie vitrée il les entend et les détonations lointaines retiennent ses doigts et empêchent toute création, elles hurlent que le vrai se trouve là, s’agitant et se racontant devant lui, elles l’agrippent à cet instant du monde qu’il cherche à décrire tout autant qu’à fuir,

                                             il est minuit

                                            Camille se couche sur le lit car c’est là qu’il écrit

                                            Camille ne sait pas s’il est ou deviendra un jour poète

                                            Camille écrit

                                          

                                            Quand minuit

 

                                           Sur. Un balcon quand minuit au clocher. Lune

                                            vive, pleine, à ses yeux accrochée.

                                           Dans. Musique, une voix écorchée pour que

                                           nous, d’eux, par-dessus perchés.

                                           Main, basse, sur nos craintes d’antan si

                                           tout haut, moi, par des mots invitant

                                          à confier, elle, souvenirs tourmentants et

                                          qu’après, je, ces aveux haletants.

                                          À l’oreille, creux, des mots fredonnés sur

                                          ses lèvres, rouges, ma bouche boutonnée.

                                           Au balcon, quand, minuit résonnait, elle

                                          je nous, deux, pour l’amour entonné.

 

 

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