De long en large

Patrick Boutin

L'appeau de chagrin

 

 

 « Ce soir je boirai mon chagrin. »

Jacques Brel

 

 

Je ne sais pas par quoi commencer, mon histoire est étonnante, voyez-vous, vous ne la croiriez pas si un autre vous la racontait, mais moi je suis un témoin de premier choix, un gage de bonne foi, entendons-nous, je suis l’acteur principal de cette mésaventure, c’est le récit de tout un chacun pourtant dont je vais vous faire la confidence, une expérience à nulle autre pareille, dont, je vous le disais, je ne partage l’affiche qu’avec l’humanité tout entière — une humanité désormais triste et désolée, où l’individu est destitué de son double, un « autre » sans aucune réciprocité véritable sur le monde virtuel qui l’entoure, regardons-le autour de nous ce bipède connecté, et tous ces êtres presque immobiles, gris comme les costumes qui les cintrent, aussi pâles que des spectres inertes devant leur tablette phosphorescente, agglutinés comme les papillons nocturnes qui brûlent leurs ailes diaphanes sur l’ampoule fluorescente qui les cuit, le clavier tactile n’étant pas ductile, l’homme a perdu l’élasticité de sa dialectique dans le hashtag, sans vraie joie, c’est-à-dire celle de l’autre justement, comme dirait Bernanos, une humanité sans espoir qui cherchait son rédempteur —, j’étais là, par hasard et la malédiction s’est abattue sur moi, pauvre quidam parmi cette grande foule de tristesse, je ne suis ni plus ni moins mélancolique qu’un autre, mais le destin — je crois à la destinée, n’est-ce pas, à l’écriture des vies toutes tracées le long d’un fil rouge d’Ariane qui nous guide — m’a attrapé en plein vol, comme l’insecte saisi par la glu du papier tue-mouche, je pourrais ébattre mes ailes en tous sens mais j’ai une mission à accomplir, le fardeau qui est le mien, ma croix, si vous voulez l’entendre ainsi, je la supporte sans plier le genou, et je mènerai ma tâche à bien jusqu’au terme de l’épanouissement de mes actes, chaque instant passé me rapproche de la délivrance, il en est une, je le sais, un jour le monde sera libéré du chagrin et des sanglots, c’est mon rôle de l’en débarrasser, je serai alors porté au pinacle, dressé comme un totem, autour de moi viendront danser les gens de ce peuple sauvé par mon sacrifice, pleurant des larmes peut-être, mais cette fois de joie et de liesse, il faut que je vous parle de mon sifflet, car dans la charge qui fut mienne l’échec a été ma récompense.

 

Un matin aussi ordinaire que les autres, le soleil se levant à peine, l’aube abattant les pans de sa robe de nuées roses, je m’étais levé avec un profond dégoût de notre monde, saisi par la sombre morosité tiède de l’univers dans lequel la longue litanie des heures banales de chaque jour nous force à déambuler comme des âmes en peine, je voyais au sortir de mon domicile, une modeste cahute faite de glaise et de chaume, les gens aller et venir, baissant le front, comme punis, le regard fixé sur une fenêtre sans horizon, ne levant plus la tête vers celui où un Dieu de joie semblait les avoir abandonnés et proscrits, rien au monde ne leur apportait le moindre rictus aux lèvres, je ne découvrais que de l’abandon sous les sourcils, paraissant clore avec paresse d’une parenthèse oblique l’œil éteint, où nul désir de profiter de la clarté naissante ne le faisait hisser un peu, les oiseaux piaillant dans le ciel laissaient chacun indifférent, et le silence morne des train-train d’une vie de routine, murmuré dans de longs gémissements plaintifs, me paraissait plus bruyant que les flots cataractants du déluge de Noé, le bruit de la proue craquant sous la gifle des lames brisées, l’homme marchait sans humeur, la bonne lui était interdite, voûté comme un prêtre portant la charge du Christ à lui seul, et des larmes de tristesse infinie perlaient le long de ses joues satinées par la caresse du vent, même ce dernier ne lui était nullement doux, le souffle de l’air ne soulageait pas le chagrin des pantins asservis par l’accablement, l’abandon de toute joie secouant les fils invisibles de leur parcours interdit.

 

Un vieillard, plus courbé que la moyenne, s’avança vers moi, c’était une sorte de clochard en guenilles, qui cherchait, semble-t-il, un secours, quelqu’un peut-être pour lui apporter un réconfort qu’aucun des zombies alentour ne paraissait pouvoir lui offrir, il me glissa dans la main un petit objet en me disant : « Ma peine à moi est la plus lourde, je confisque la tristesse du monde, mais mes vieux os craquent, je ne suis plus assidu à cette tâche, il faut un souffle nouveau, tu me sembles un gaillard de la plus noble espèce, n’es-tu pas poète à tes heures, j’ai entendu parler de toi, tes rimes n’aident plus le monde, la volonté de celui qui les note est de succomber à la déréliction ambiante, l’espoir, vois-tu, est dans ce morceau de bois biseauté, souffle et le monde s’enchantera », il avait posé entre mes phalanges, dans ma paume où le petit objet semblait une brindille, un minuscule sifflet joliment chantourné, il me dit que c’était un appeau et qu’à l’aide de sa mélodie j’interpellerai chaque mélancolie et la peine de chaque homme, j’ai sifflé en haut d’une colline à mes débuts, c’était il y a un printemps.

 

Je suis peut-être allé trop vite en besogne, mais j’ai sifflé tant que j’ai pu, la magie opérait, on pouvait parler de miracle, avec le gazouillis de mon flûtiau je rameutais vers moi toute la tristesse des hommes, elle venait comme une longue litanie de souffrances affluant en troupeau, telles des bêtes gémissantes, je pouvais entendre chaque plainte, chaque cri et chaque agonie, celle de l’homme affligé qui se meurt seul dans son logis, celle du mari éploré et détesté, celle du père mortifié abandonné par son fils, celle de l’enfant privé de sa poupée, tous ces meuglements et ces lamentations formaient un brouhaha inouï autour de moi, un tintamarre assourdissant, un boucan de cris étouffés et de hurlements sans fin, j’étais totalement abasourdi, ma tête résonnait de mille échos de pleurs tus exprimés dans la cachette d’un édredon où les larmes coulent en secret, ceux de l’amoureux éconduit négligé sans un sourire, du vieillard impotent et atrabilaire que nulle croyance ne vient soulager, du prince lui-même qui a perdu toute foi en son peuple, j’absorbais littéralement tout le spleen ambiant, la moindre onde de neurasthénie, dès que mon sifflet d’appeleur vibrait j’étais un buvard qui se gorgeait de la langueur larmoyante des papillons noirs, et je pouvais soupeser alors la charge du fardeau qui m’était confié — le poète a le devoir d’apporter le baume d’un réconfort avec ses mélopées, une pommade fortifiante pour panser les plaies de l’individu comme du groupe, à celui qui se perd isolé ou qui s’abandonne à des excès sans retour —, je croyais que j’étais fait pour ça alors je sifflais dans l’appeau, et dans un élan surnaturel et fascinant je voyais petit à petit le monde être soulagé de sa monotonie et de ses chagrins, l’individu relevait enfin les yeux avec un sourire, saluant à nouveau le passage d’une hirondelle, mon métier s’affûtait à l’exercice, et ce sourire à chacun, hier maussade, revenait, je me faisais plus aguerri à cet enchantement, le prodige annoncé par le clochard s’accomplissait, tetelestai, comme une exécution testamentaire, je me faisais fort de collecter l’angoisse et l’abattement, la résignation et le tourment, le malheur et le cafard de chacun, pour le libérer, lui ouvrir en grand le regard et l’âme sur un monde uniquement peuplé de gaieté, d’ivresse et d’extase, grâce au magnétisme féerique de l’appeau.

 

Au début, je me contentais seulement de retirer la douleur et les larmes dans les cimetières, cet emploi était facile, tel un prince du salut qui chasserait d’un souffle, comme le zéphyr emporte la voile, le drapeau des souffrances de la perte, le deuil fut mon premier terrain de chasse, les proches des défunts se sentirent plus légers après ma chansonnette, ils me paraissaient guillerets et presque ravis de ce départ, mais avais-je réellement tout compris ?

 

Maintenant je frappe à chaque porte, et je décèle d’un regard le désespoir et la lassitude, fussent-ils infimes, de chacun, alors je souffle, et le repas de tous finit dans les rires, et l’on trinque à la joie retrouvée, j’ai fait table rase du chagrin, je siffle, la gaieté se répand partout comme le flot d’un déluge, plus personne ne pleure en se cognant la poitrine, le désespoir et la contrition ont fui au loin comme une arche sans passagers, l’homme relève le visage, en réseau partagé avec la simplicité de la grâce retrouvée.

 

Le dernier matin de mon aventure, j’errais dans un cimetière justement, la nécropole des cœurs perdus, je m’y baladais pour traquer encore quelque chose à mettre sous la dent de mon pipeau — vous ai-je dit qu’il est en bois de rose ? —, l’humeur noire ou le tracas anxieux de quelque pisse-vinaigre venu se recueillir sur un marbre, je traînais le pas, un peu las à mon tour, car toute cette peine amassée devenait un sac lourd à porter, il faudrait être plusieurs mais il n’est qu’un seul sifflet, je déambulais à l’affût, cherchant une âme en peine, un désespéré à consoler, un mendiant dépité aurait fait l’affaire, et je trouvais là, assise contre une tombe fraîche, une pauvre femme égarée qui pleurait, qui pleurait abondamment de grosses larmes, des larmes grosses comme des perles nacrées, nacrées comme la blancheur irisée d’un grain de chapelet, je voulus la soulager aussitôt, c’était moi le héros et, tel un stentor, j’entonnais la mélodie de mon appeau, en soufflant comme Roland, mais là nul résultat, la femme continuait de pleurer, une pluie de sanglots limpides et purs, sa souffrance était inconsolable mais elle lui était nécessaire, l’enfant mort-né qu’elle tenait dans ses bras, recroquevillé, laissa choir le sien, petit, pâle et sans vie, de son lange, il ressemblait à un ange, et sur sa joue morte coulait le pleur cristallin de sa mère qui paraissait sourdre des petits yeux clos du bébé, me nouant la gorge et me serrant le cœur.

 

De rage, j’ai alors jeté loin le sifflet en bois pour rendre à la Terre entière le chagrin et la peine qui la motivent, le drame dont elle s’anime, la douleur qui la détermine, je voulais m’en débarrasser pour que la joie, en réaction, lui paraisse une gloire méritée, j’ai lancé l’appeau qui a disparu dans une tombe creusée à la tourbe encore fraîche, une glaise humide pareille à celle dont l’homme fut modelé, et dans le fond du tumulus, semblant prendre racine comme une graine, s’est élancé tout à coup un arbre, magnifique et feuillu, aussi grand que notre ignorance.

 

 

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ISSN : 2425-5947    

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