Une chance folle de Dominique Boudou

Magda ne sait pas encore parler quand, tirant par curiosité un fil électrique, elle reçoit sur le torse et en bas du cou l’eau brûlante d’une bouilloire. Le visage de l’enfant est épargné. Commence alors une histoire ponctuée d’opérations douloureuses jusqu’à l’adolescence et de cures thermales particulièrement éprouvantes mais le commencement se situe avant et ailleurs. Du reste, Magda mettra de longues années à apprivoiser les souvenirs qu’elle garde (ou qui la gardent), non pas de l’accident mais de tout ce qui s’en est suivi. Elle devra pour cela rompre avec la langue de sa mère…


« Je deviens sage comme une image, sage et soumise comme l’image que je vois dans les yeux de ma mère. De toutes mes forces, j’essaie de ressembler à cette image dont ma mère veut s’occuper. Je me laisse faire et je la laisse me faire ce qu’elle veut. Je suis prête à tout et, du moment que je me tais, elle semble contente d’avoir mon corps pour se soigner. », écrit Anne Godard dans son roman Une chance folle.


Au-delà des épreuves à l’hôpital et à la cure où le corps est ravalé (ravalé !) au statut de la viande, au-delà des rejets ordinaires dans les cours d’école et de collège, c’est bien cette relation très âpre de la mère avec sa fille qui interroge le lecteur jusqu’au malaise. La fille n’a pas à se plaindre. Son visage a été épargné. On voit si peu sa cicatrice. C’est une chance folle. La mère en revanche, veut être reconnue dans ses attentions de chaque jour, fait de sa fille une « débitrice ». Car son dévouement confine au sacrifice. On le lui dit dans la famille. On le lui répète. Elle a dû tellement souffrir. Et puis Magda n’a jamais été une enfant facile. Qu’avait-elle besoin de tirer sur ce fil électrique ? Aurore au moins … Mais c’est une autre histoire, ou, plutôt, une absence d’histoire…


Jusqu’aux premiers éveils sensuels de la puberté, Magda s’arrange comme elle peut avec le fait de grandir dans une famille trop taiseuse ou trop bavarde. Son père évanescent la remarque à peine. Il s’intéresse davantage aux fleurs qu’il photographie dans la montagne et à son métier d’organiste à l’église. Quant à son frère Marc, onze mois seulement les séparent, la relation est fusionnelle. Les deux enfants couchent souvent dans le même lit, rêvent de concevoir un enfant qu’ils offriraient à leur mère puisque son ventre ne s’arrondit plus… Mais il est dit que dans cette famille, élargie aux oncles et aux tantes, aux cousins, l’amour fait des dégâts… irréparables.


Et Magda grandit encore, entre au lycée. Elle vit presque (presque) en bonne intelligence avec sa cicatrice. Elle accepte que son frère s’éloigne d’elle. Elle commence à s’opposer à sa mère. Surtout, elle découvre l’amour fou avec Markus, malgré les blessures dans sa peau, peuplées de bêtes dévorantes.

Puis, un malheur ne venant jamais seul… Retentit alors à l’oreille du lecteur la mélancolie déchirante de la trompette de Chet Baker dans une chambre d’hôtel. Tous les abandons sont cruels.


Dépourvue de pathos mais non d’émotion, l’écriture d’Anne Godard procèderait plus de l’anamnèse au sens médical du terme que de la tentation psychanalytique (sauf, notamment, dans le soin obsessionnel que l’enfant apporte au coloriage). Les indications sont précises, parfois sèches ou triviales avec, ici et là, quelques pointes d’humour amer (sans mauvais jeu de mots). La seule concession au romanesque dit classique se trouve à la fin du livre, dans une prose toujours contenue et teintée d’accents lyriques : une rencontre fugace au bord d’un lac, comme la réalité en offre si peu. Une rencontre qui illumine. Qui libère. Et c’est plus tard, bien plus tard, qu’on peut commencer à dire voire à raconter, dans une voix enfin juste.


Extrait :


La nuit, les bêtes me réveillent. Encore une autre chose pour laquelle ma mère aurait volontiers réclamé des dommages et intérêts. Les bêtes tapies au fond du lit, remontant sur mes jambes, glissant partout, sous les pansements, rongeant ma peau, mordant, piquant, partout où ça cicatrise, et c’est tout le temps en train de cicatriser quelque part, puisqu’il ne passe pas d’année sans que je sois réopérée. Je sors du lit, je hurle. (…) Je les vois dans le noir ou la pénombre, dans la lumière tamisée de la veilleuse ou l’éclat du plafonnier, les araignées, les mille-pattes, les fourmis, dans les angles des murs, dans les dessins du papier peint, dans les plis des draps, prêts à courir sur ma peau, entrer par mes nerfs, par mes yeux, massés autour de moi pour m’asphyxier, me liquéfier et m’aspirer.


Après L’inconsolable, paru en 2006, Une chance folle est le deuxième roman d’Anne Godard, également publié par les éditions de Minuit.


Dominique Boudou

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