La liste de Dominique Boudou

La recyclerie des métaphores.



Il semblerait que les temps qui viennent vont se mettre au vert. Se mettre au vert, quand la pensée comme le ventre se sont épaissis, c'est aller vers le moins, le peu, voire le pauvre. Les prétentions des faux cols et des fards à joue, des stéroïdes et des botox seront qui sait mis au ban des ridicules comme le batracien de la fable qui n'en pouvait mais de profiter. Et s'il en allait de même pour la poésie telle qu'on la voit paonner trop souvent sur les estrades pourries de l'hyperbole. Le cancer du lyrisme dont Flaubert voulait s'opérer lui boursoufle les pieds. Elle clopine de recueil en recueil en parlant d'amuuur et de petits zoziaux, de nombrils rabougris, de rêves en tic et toc. Elle sert à la louche des métaphysiques plombées par les triglycérides et le lecteur matraqué de métaphores attrape du mauvais cholestérol. C'est Un si grand soleil ou Plus belle la vie à longueur de pages et on peut zapper sans s'en apercevoir comme devant la télé, ce jeu qui amusait tant la Duras qui, elle, était vraiment poète. Alors, pour être dans la tonalité de l'époque, je fonde ici même une grande recyclerie des métaphores. Non pas pour les mettre au vert, le mal est trop profond, mais au noir. Un noir dont la pâte mène aussi bien à la joie qu'au deuil et cogne à l'estomac. Un noir qui ne se couche pas sur la page comme un toutou gémissant, il montrera plutôt les dents en ricanant. Un noir de corps quoi. Sans ésotérisme filandreux. A poil. Mais coupons court aux envolées qui feraient splash en s'écrasant au sol. Prenons des exemples de métaphores à recycler. Première métaphore : l'arche de lumière Depuis que Noé a fait son voyage en bateau, on voit des arches partout dans la poésie. La lumière se prête à l'arche, c'est certain. Et puis c'est aussi une voûte. Alors la mystique déjà sursaturée par des siècles et des siècles de mésusage donne la nausée. Grand risque de thrombose diabétique. Recyclage proposé : l'arche de lumière a coulé une bielle et ses matelots sans mélancolie ne savent même plus roter. Deuxième métaphore : mon panier de délices Tiens ! Revoilà le Paradis en son pet majuscule. Flatulences plutôt qu'effluves forcément enivrants. Dieu est peut-être mort mais son cadavre bouge encore. On n'a qu'à mettre le panier en osier biologique dans l'arche des Noés qui pouettisent et vogue la galère parmi les immondices. Grand risque d'intoxication au monoxyde de carbone. Recyclage proposé : mon panier des délices a perdu son jardin ; les pommes d'amour ont le goût des blettes. Troisième métaphore (de moi car critiquer autrui en s'épargnant n'est pas moral) : à l'orée du sable Il n'y a pas plus galvaudé que cette fichue orée. Et quand le sable s'en mêle, pour faire joli, l'enlisement du lecteur est garanti. Les représentations éculées du beau, j'ai trop raffolé aussi des mots frondaisons et fondrières , font des rides qui pendouillent sous le visage. Grand risque de corruption du sang par anoxie. Recyclage proposé : à l'orée du sable on entend un dromadaire pester contre un 4X4 dont le moteur s'emballe. Ces trois exemples montrent que le lecteur de poésie contemporaine engage souvent son pronostic vital. Il faudra dans un avenir proche multiplier les recycleries de métaphores afin de sauver la poésie de ses excès emphatiques. Cela dit, toutes les métaphysiques n'engendrent pas l'obésité. Tous les lyrismes ne dérèglent pas les échanges cellulaires. La mystique même a cessé depuis longtemps de grenouiller dans le marigot des bénitiers bactériologiques. Qu'elle murmure ou qu'elle tonne, qu'elle embrasse le réel sur la bouche ou le répudie d'une chiquenaude narquoise, la poésie de langue française n'a pas dit son dernier mot car il n'y a pas de dernier mot. Tant qu'il y aura des humains... J'ai découvert ces dernières années des voix qui continuent de m'émouvoir bien après que j'ai refermé leurs livres. En voici quelques-unes, dans des registres très différents : Michel Bourçon, Visages vivant au fond de nous, éditions Al Manar, 2019 Emmanuel Echivard, Avec l'ombre, éd Cheyne, 2019 Myriam Eck, Calanques, éd Centrifuges, 2018 Fabrice Farre, Inflexion, éditions Rafael de Surtis, 2018 Jos Garnier, Vertige, éd Tarmac, 2018 Laure Gauthier, Je neige (entre les mots de Villon), éd Lanskine, 2018 Brigitte Giraud, Aime-moi, éd Al Manar, 2020 Salah al Hamdani, Le veilleur, éd du Cygne, 2019 Béatrice Mauri, La Fautographe, éd Lanskine, 2019 Edith Masson, Landschaft/Le décor, éd des Vanneaux, 2016 Muriele Modély, Tu écris des poèmes, éd du Cygne, 2017 Jean-Baptiste Pédini, Trouver refuge, éd Cheyne, 2017 Hélène Révay, Bien loin du reste, éd Sans Escale, 2019 Christophe Sanchez, Les gens, éd Tarmac, 2017 Jacques Vandenschrick, Livrés aux géographes, éd Cheyne, 2018 Christian Viguié, Damages, éd Rougerie, 2020 Il y aurait une anthologie personnelle à faire d'autant que j'ai déjà évoqué ici ou là ces chemins sans mauvaise herbe ni chewing-gum sous les nougats. Auquels s'ajouteraient Lionel Bourg, Anise Koltz, James Sacré, Jean-Louis Giovannoni, Valérie Rouzeau, Guy Goffette... et quelques disparus : Thierry Metz, Antoine Emaz ou encore Françoise Han... Sans compter tous ceux dont j'ignore l'existence et en imaginant que le plus grand poète du XXI ème ne publiera qu'une ou deux plaquettes en revenant du premier voyage intersidéral de l'histoire. Dans un étonnement qui n'est pas une passion triste de l'âme comme l'affirmait ce vieux grigou de Descartes mais une pulsion atomique à la mesure de l'universel. Tant qu'il y aura des humains.


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