Textes du mois

Annabelle Gral

 

Exil

L’automne commençait à tacher la couleur des feuilles aux branches des arbres alors il avait voulu la conduire ici elle ne connaissait pas les montagnes austères du pays froid elle voyait défiler les routes les champs ordonnés et quadrillés descendant du haut des collines puis au détour d’un virage une grange un groupe de fermes elle dit ce pays ressemble à un album Depardon comment as-tu pu exercer ici aussi longtemps j’imagine l’hiver la neige lui c’était beau pénible et passionnant tout à la fois ce jour là ils furent jumeaux unis pour longtemps la voiture filait vers un village posé sur un point dominant une falaise à pic les maisons étaient grises et basses lacérées et tâchées par le vent le gel les hivers trop longs lui la Borie Neuve au bout de ma tournée à l’écart j'arrivais ici certaines nuits pour répondre à l’appel d’une famille une heure deux heures pour faire juste ce qu’il faut les bons gestes les gens d’ici n'appellent pas pour rien et puis attendre les secours au coin de la cheminée dire quelques paroles avec l’homme ou avec la femme se réchauffer avec un café repassé attendre dans la chaleur qui engourdit elle dit et puis lui ensuite il y avait le retour la neige les congères le froid ils étaient arrivés en haut du village un champ d’herbe verte s’étalait jusqu’à la limite de la falaise au bord un cimetière et une petite église crépie à la chaux une femme encore jeune sortait d’une maison elle le reconnut s’approcha elle lui parla du pays les parents vieillissent deux familles ont quitté le village l’an dernier c’est de plus en plus difficile surtout l’hiver on vous a regretté maintenant ce n’est plus pareil il ne sut que répondre il savait qu’il avait laissé quelque chose de lui dans son exil elle elle le découvrait dans son être entier que cette césure n'avait abîmé

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Amel Zmerli

 

Travailler en pétrissant ses propres doutes du bout des doigts. Comme s'il fallait les entretenir pour faire reculer l'horizon de l'opiniâtre certitude. Il avait choisi la sculpture parce qu'il "n'y comprenait rien". Il se rassurait de qu'il avait été choisi par elle, de ce qu'il avait été sa victime amoureuse et inquiète.

Il n'a cessé de creuser ce doute, de le triturer, de se mettre à son écoute, espérant qu'il délivre quelque chose de lui-même. La tentation des choses. Il fallait toute la force d'un remarquable entêtement à presser la glaise sans discontinuer, jusqu'à discuter avec son invité sans pour autant s'interrompre. Il ne lâchait jamais son ouvrage jusqu'à éprouver la forme. Jusqu'à la pousser au bord de la rupture ou de la syncope. Il peignait comme il dessinait comme il respirait comme jamais, à chaque fois, d'une respiration inaltérable malgré la dernière cigarette dont le sillage dessinait un champ magnétique. Le dessin était partout, sur la toile et sur les murs crasseux de l'atelier, sur la table aux mille désespoirs. Une cigarette en appelait une autre qui faisait surgir du voile des visages qui n'en finissaient pas d'apparaître.

A force d'épuiser, de répéter le trait, il lui faisait rendre l'âme. Il le faisait accoucher de cela que l'on appelle présence.

**

 

Cependant, personne,

à moins que ce terrain confus,

couleur de minerai de fer (gare au travail!) ne soit troupeau humain,

foule des absents d'eux-mêmes,

foule des futurs encore mal informés.

En effet, impossible de saisir les visages.

Il faut attendre.

L'époque abonde. L'époque met au monde.

Elle n'est pas encore signée.

Henri Michaux, Jeux d'encres, Trajet de Zao Wou Ki.

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